À partir de la fin des années 1860, deux paléontologues américains, Edward Drinker Cope (1840-1897) et Othniel Charles Marsh (1831-1899), se livrent une rivalité scientifique et personnelle d'une intensité rare, restée dans l'histoire sous le nom de Bone Wars (« guerre des os »). Corruption des ouvriers de l'autre, espionnage, fuites organisées dans la presse, destruction volontaire de fossiles pour les soustraire au rival : la compétition, financée en grande partie par leurs fortunes personnelles, tourne à l'obsession [V1][1]. Elle est aussi, paradoxalement, l'une des périodes les plus fécondes de toute l'histoire de la paléontologie.
Une précaution avant de commencer : la guerre des os a été racontée tant de fois qu'elle s'est chargée d'anecdotes. Une partie des épisodes n'est connue que par la correspondance et les déclarations des protagonistes eux-mêmes, ou par la presse de l'époque, que Cope alimentait directement. Quand un épisode n'est pas solidement établi, le texte le précise.

Source : Wikimedia Commons (domaine public).
Deux amis qui se brouillent (1864-1872)
Rien ne prédestine les deux hommes à la haine. Cope, brillant et précoce, est déjà un naturaliste réputé ; Marsh, moins doué, doit son poste de professeur à Yale à l'appui de son oncle, le riche philanthrope George Peabody. Ils se rencontrent à Berlin en 1864, se lient d'amitié et vont jusqu'à se dédier des espèces l'un à l'autre [V2].
La rupture se joue en deux actes. Le premier a lieu dans les fosses à marne du New Jersey, à Haddonfield, où avait été découvert l'holotype de Hadrosaurus foulkii, le premier squelette de dinosaure assez complet jamais trouvé, décrit par Joseph Leidy en 1858 (voir Une brève histoire de la paléontologie des dinosaures). Les deux hommes s'y rendent ensemble et se quittent en bons termes ; Marsh, en secret, corrompt les exploitants de la fosse pour que les futures trouvailles lui reviennent, et non à Cope [2][V2].
Le second acte est l'humiliation de l'Elasmosaurus. Dans une reconstitution publiée vers 1868-1869, Cope place le crâne de ce grand reptile marin à l'extrémité de la queue au lieu de celle du cou. Ce n'est pas Marsh, contrairement à ce que l'on lit souvent, mais l'anatomiste de Philadelphie Joseph Leidy qui relève publiquement l'erreur, en mars 1870, devant l'Academy of Natural Sciences. Marsh prétendra seulement vingt ans plus tard l'avoir signalée aussitôt à Cope. Celui-ci publie une version corrigée dès 1870 et tente, dit-on, de racheter les exemplaires de l'article fautif pour les faire disparaître. L'un d'eux tombe pourtant entre les mains de Marsh, qui ne cessera plus, pendant des décennies, de ressortir l'affaire, jusque dans les colonnes du New York Herald en 1890 [5][V2][V3]. Pour sa défense, Cope rappelle que Leidy lui-même avait inversé l'ordre des vertèbres d'un autre plésiosaure, Cimoliasaurus, dans sa description de 1851 [5][V3].

Source : Wikimedia Commons, E. D. Cope (1869), domaine public.
La course à l'Ouest (1872-1877)
À partir de 1872, la rivalité quitte les salons de l'Est pour les grandes plaines. En juin 1872, Cope part pour sa première expédition dans l'Ouest, dans le cadre de la mission de l'U.S. Geological Survey dirigée par Ferdinand Hayden ; en 1873, Marsh emmène de son côté treize étudiants de Yale, qui paient eux-mêmes leur voyage : l'expédition ne coûte à l'université que 1 857,50 dollars [V2]. Chacun tente de devancer l'autre en télégraphiant des descriptions hâtives de ses trouvailles, quitte à les compléter plus tard.

Source : Wikimedia Commons, photographe inconnu (1872), Yale Peabody Museum, domaine public.
Joseph Leidy, pionnier de la paléontologie américaine des dinosaures, renonce à cette époque à l'exploration du Far West, incapable de rivaliser avec cette prospection effrénée [V2]. Dans le Dakota, Marsh négocie avec le chef sioux Red Cloud l'autorisation de fouiller, en promettant un paiement et son soutien politique, puis quitte le campement avec des chariots de fossiles avant qu'un autre groupe ne se présente [V2]. Vers 1875, tous deux marquent une pause, épuisés financièrement et croulant sous les spécimens à décrire.
Como Bluff et Morrison (1877-1880)
La compétition repart de plus belle en 1877, avec la découverte des gisements jurassiques du Colorado et du Wyoming, que l'on regroupe aujourd'hui dans la formation de Morrison. Arthur Lakes, instituteur à Golden (Colorado), y trouve des ossements colossaux près de Morrison et les signale à Marsh, qui lui verse 100 dollars et lui recommande le silence. Lakes écrit toutefois aussi à Cope, ce qui pousse Marsh à envoyer sur place un émissaire pour s'assurer de ses services [V2].
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Source : Wikimedia Commons, James St. John, CC BY 2.0.
Peu après, deux employés de la Union Pacific, William Harlow Reed et William Edwards Carlin, signalent à Marsh des os géants à Como Bluff, dans le Wyoming. Marsh les engage moyennant un salaire mensuel et des primes, et envoie vérifier leurs dires. En décembre 1877, il décrit dans l'American Journal of Science plusieurs genres emblématiques issus de ces gisements, dont Stegosaurus, Allosaurus et Apatosaurus [V2].
Mais l'atmosphère se dégrade rapidement. En avril 1878, Reed et Carlin, qui s'estiment mal traités, font fuiter à la presse locale (le Laramie Daily Sentinel) des montants de rémunération exagérés, dans l'espoir de faire monter les enchères ; pendant l'hiver 1878, Carlin passe au service de Cope. Sur le terrain, la guerre devient physique : selon les témoignages de l'époque, des équipes rivales s'affrontent à coups de pierres, Reed se retrouve enfermé hors de la gare de Como par Carlin et doit emballer ses os dans un froid glacial. Lors d'une visite à Como en 1879, Marsh marque plusieurs fossiles pour destruction, et Reed déclare avoir détruit les os restants pour qu'ils ne tombent pas aux mains de Cope. Les deux hommes détruisent ainsi couramment les fossiles fragmentaires ou abîmés et comblent leurs fouilles de terre et de pierres, pour priver l'autre de toute information [V2].

Source : Wikimedia Commons, Arthur Lakes (fin du XIXe siècle), domaine public.
Ces quelques années livrent pourtant l'essentiel de ce que l'on sait aujourd'hui de la faune du Jurassique supérieur américain : des dizaines de tonnes d'ossements, expédiées vers l'Est par convois de chariots tirés par des mules [V2].
Le scandale public (1884-1892)
La lutte finit par se déplacer sur le terrain politique. En 1884, le Congrès enquête sur le U.S. Geological Survey, dont Marsh est devenu le paléontologue en chef, sous la direction de John Wesley Powell. Cope, qui a trouvé un allié en Henry Fairfield Osborn, cherche des employés mécontents prêts à témoigner contre Powell et Marsh [V2].
L'épisode culminant survient en janvier 1890. À partir du 12 janvier, le journaliste William Hosea Ballou, avec l'appui de Cope, fait paraître dans le New York Herald une série d'articles sous le titre « Scientists Wage Bitter Warfare » : Cope y accuse Marsh de plagiat et de mauvaise gestion, et Powell d'erreurs géologiques et de détournement de fonds [3]. Cope conservait depuis des années, dans le tiroir de son bureau, un journal détaillé des erreurs et des fautes de son rival. Choquée de voir la querelle étalée en première page, la communauté scientifique prend ses distances avec les deux hommes. Quant aux articles du Herald, trop peu étayés, ils cessent de paraître dès la fin du mois de janvier [V1][V2].
La fin : deux hommes ruinés
Le budget du Survey étant coupé en 1892, Powell demande sa démission à Marsh, qui perd ainsi le principal soutien de ses recherches. À cette date, les deux rivaux sont épuisés financièrement : Cope, malade, vend une partie de sa collection et loue sa maison ; Marsh hypothèque la sienne. Cope meurt en 1897, Marsh en 1899 [V1][V2].
Cope lance, selon un récit souvent repris, un ultime défi à son rival : il lègue son crâne à la science, afin que la taille de son cerveau puisse être comparée à celle de Marsh. Marsh ne relèvera jamais le gant. Le crâne de Cope est censé être conservé à l'université de Pennsylvanie. Son authenticité reste discutée : les responsables de l'université ont déclaré avoir perdu le véritable dans les années 1970, mais le paléontologue Robert Bakker juge, sur la foi de fines fractures et des rapports du médecin légiste, que c'est bien le sien [4][V2].
Le bilan scientifique
Le bilan de cette guerre est d'abord considérable. Selon les décomptes usuels, Marsh nomme environ 80 espèces de dinosaures et Cope 56, dont beaucoup sont aujourd'hui synonymisées ou douteuses, alors que l'on ne connaissait qu'une dizaine d'espèces de dinosaures nord-américains avant leur rivalité [1][V2]. Ils décrivent aussi de nombreux genres devenus emblématiques : de Marsh viennent Stegosaurus, Allosaurus, Diplodocus, Apatosaurus, Brontosaurus et Triceratops ; de Cope, Camarasaurus, Amphicoelias ou Coelophysis [V1]. Les collections rassemblées enrichissent notamment le Peabody Museum de Yale et l'American Museum of Natural History de New York.
Mais la précipitation a un coût. Beaucoup de noms créés dans l'urgence sont aujourd'hui des synonymes, et les montages hâtifs ont brouillé pendant des décennies l'image des animaux. Le cas de Brontosaurus est exemplaire. Marsh lui avait attribué un crâne trouvé dans une autre carrière, que l'on rapporte aujourd'hui plutôt à Brachiosaurus, et les musées ont ensuite longtemps coiffé leurs squelettes de crânes de type Camarasaurus. Il faut attendre 1975 pour que McIntosh et Berman montrent que le vrai crâne, long et bas, ressemble à celui de Diplodocus [6][V4]. Quant au nom Brontosaurus, longtemps jugé invalide, il a été réhabilité en 2015 par une vaste analyse phylogénétique des Diplodocidés, une proposition aujourd'hui largement suivie mais encore discutée [7].

Source : Wikimedia Commons, Ad Meskens, CC BY-SA 3.0.
Les genres nommés par chacun
Les listes ci-dessous recensent les genres de dinosaures, de ptérosaures et de reptiles marins nommés par chacun des deux hommes, selon la Paleobiology Database [8]. Elles distinguent les genres toujours valides de ceux qui sont tombés en synonymie ou jugés douteux. Pour les synonymes, le nom retenu aujourd'hui figure entre parenthèses. Ces statuts reflètent l'état de la base en octobre 2026, pas un consensus définitif : plusieurs d'entre eux, comme Epanterias ou Manospondylus, restent discutés.
En nombre de genres encore valides, Marsh l'emporte : 25 contre 17. Ses succès sont surtout des dinosaures, alors que la moitié des genres valides de Cope sont des reptiles marins. Les listes portent aussi la trace de la course : plusieurs genres de Cope ne sont que des doublons d'animaux déjà nommés par Marsh, comme Epanterias (un Allosaurus) ou Hypsirophus (un Stegosaurus). Le cas inverse existe : le Morosaurus de Marsh s'est révélé être un Camarasaurus de Cope. Ironie de l'histoire, le Laelaps de Cope porte aujourd'hui un nom donné par Marsh. Ce nom était déjà pris par un acarien, et Marsh l'a remplacé en 1877 par Dryptosaurus.
Othniel Charles Marsh
Genres valides (25)
- Dinosaures : Allosaurus, Ammosaurus, Anchisaurus, Apatosaurus, Barosaurus, Brontosaurus, Camptosaurus, Ceratosaurus, Claosaurus, Coelurus, Diplodocus, Dryosaurus, Dryptosaurus, Nanosaurus, Nodosaurus, Ornithomimus, Stegosaurus, Torosaurus, Triceratops
- Ptérosaures : Dermodactylus, Laopteryx, Pteranodon
- Mosasaures : Halisaurus, Tylosaurus
- Plésiosaures : Pantosaurus
Synonymes et noms douteux (23)
Amphisaurus (Anchisaurus), Apatodon (Allosaurus), Atlantosaurus (douteux), Baptosaurus (douteux), Camptonotus (Camptosaurus), Ceratops (douteux), Creosaurus (Allosaurus), Diracodon (Stegosaurus), Edestosaurus (Clidastes), Holosaurus (Platecarpus), Labrosaurus (Allosaurus), Laosaurus (douteux), Lestosaurus (Platecarpus), Morosaurus (Camarasaurus), Nyctodactylus (Nyctosaurus), Parasaurus (Pantosaurus), Pleurocoelus (douteux), Priconodon (douteux), Rhinosaurus (Tylosaurus), Sauranodon (Baptanodon), Sterrholophus (Triceratops), Titanosaurus (Apatosaurus), Tripriodon (Paronychodon)
Edward Drinker Cope
Genres valides (17)
- Dinosaures : Amphicoelias, Camarasaurus, Coelophysis, Dystrophaeus, Monoclonius, Paronychodon, Zapsalis
- Ptérosaures : Ornithochirus
- Mosasaures : Clidastes, Platecarpus
- Plésiosaures : Elasmosaurus, Embaphias, Orophosaurus, Piptomerus, Polycotylus, Taphrosaurus, Uronautes
Synonymes et noms douteux (19)
Agathaumas (douteux), Brachyrophus (Camptosaurus), Caulodon (Camarasaurus), Cionodon (douteux), Claorhynchus (douteux), Diclonius (douteux), Dysganus (douteux), Epanterias (Allosaurus), Hypsibema (douteux), Hypsirophus (Stegosaurus), Laelaps (Dryptosaurus), Manospondylus (Tyrannosaurus), Nectoportheus (Mosasaurus), Ornithotarsus (douteux), Polyonax (douteux), Rhamphosaurus (Tylosaurus), Sironectes (Platecarpus), Symphyrophus (Camptosaurus), Tichosteus (douteux)
Perspectives
Les générations suivantes ont tiré la leçon de ces excès. La course aux fossiles ne s'arrête pas pour autant : au début du XXe siècle, les grands musées américains se disputent encore les gisements de l'Ouest. Mais les fouilles sont désormais menées par des institutions plutôt que par des rivaux isolés, et la paléontologie d'aujourd'hui repose sur le travail en équipe et le partage des collections. La guerre des os reste pourtant l'un des épisodes les plus racontés de l'histoire des sciences, et sans doute celui qui a le plus contribué à faire des dinosaures une affaire publique.